Maurice Audier, Cereprim

Maurice Audier, Cereprim

J’ai découvert Maurice il y a quelques années mais c’est en 2015 que j’ai eu la chance qu’il me consacre du temps dans sa serre d’Aix les Milles. Maurice est un précurseur du bio en France. Fondateur de Céréprim et Céréplant à Aix en Provence (inspirés du nom Cérès déesse de l’agriculture et la fertilité dans la mythologie romaine)Je l’ai interviewé et la vidéo sera bientôt en ligne.. En attendant, je vous laisse déguster ses écrits car Maurice en plus d’être un génie du maraîchage est un génie de l’écriture et de la poésie.

Publication du site Céréprim :
Maurice AUDIER a dix-huit ans en 1945.
Il remplace peu à peu les méthodes du père, Maraîcher de métier, par les nouveautés proposées, susceptibles de faire produire davantage : engrais solubles, pesticides de synthèse, etc…
Maurice a cru, comme tous, au miracle de la production facile… Le risque ? Tous l’ignoraient.
Un écœurement en 1970, suite aux exigences des premières G.M.S, concernant la qualité apparente, le fait renoncer à tous ces artifices pour revenir au mode de production du père.
Illusion ! On ne recrée pas un équilibre aussi vite qu’on le détruit !
Autodidacte dans le domaine concret d’une nouvelle technique, mais manquant de connaissances sur le milieu naturel, il se rapproche alors de la recherche scientifique, étudie et peu à peu, réussit.
Soixante années dans le silence d’un jardin…
Aujourd’hui, Maurice relate par écrit ses débuts, ses doutes, sa réussite, en plusieurs livres, faciles à lire.
Issu d’une grande lignée de travailleurs des champs, avec de loin en loin un intellectuel, ma préadolescence a subi cette double influence.
Passionné de littérature, de poésie, en même temps que de spiritualité, mes premières études ont d’abord porté sur tous ces points.
Puis, l’atavisme prépondérant a joué, me ramenant à la dominante ancestrale, à ce métier de jardinier.
Après avoir succombé un temps au modernisme du métier, j’ai bientôt mesuré ce qu’il avait d’excessif et n’ai eu de cesse que de privilégier les techniques « propres », sans exclure les avancées positives des recherches scientifiques en ce domaine.
C’est ce dernier point, ainsi que la diffusion que j’en ai fait, qui m’ont rendu crédible.
De la rencontre de ma vie avec celle qui devint mon épouse, issue elle aussi de travailleurs, novateurs en d’autres domaines, m’est venue l’idée d’écrire deux livres sur mon métier : mes motivations, les erreurs professionnelles aujourd’hui publiquement dénoncées. Un troisième ouvrage, plus philosophique, évoque les impressions, les messages que l’on reçoit de la Nature, après plus de soixante années de contact.
Enfin, aujourd’hui, le livre sur mes beaux-parents : Partirò ! me permet d’exprimer mon admiration pour la persévérance, cette haute valeur sans laquelle aucune autre ne dure !

A l’incroyant saisi d’un doute, Au doute opposé du croyant. Comme à la soif qui te déroute, Vers le Tout ou vers le néant.

Qui suis-je pour parler ainsi ? J’ai pris mon chemin sans trop de bagages. Le poids en est si lourd aujourd’hui qu’il me faut le partager. Les premiers mots sans rapports avec l’objet (croire en l’invisible), je les ai reçus sur les genoux de ma mère. Bien difficile à comprendre, bientôt repris, modelés, par des spécialistes de l’âme, par des rites sacrés… me voilà volontaire pour entrer dans ce milieu d’études qui m’ont marqué à vie. Ce milieu, voilà 70 ans, était fermé au monde. Adolescent, je m’imaginais en sortir très instruit mais couché, devant mon évêque, sur le sol de la cathédrale. Je n’étais pas « appelé ».

Mon père, suivant sa voie ancestrale, était maraîcher. Ce type d’agriculture où la machine n’a jamais remplacé le travail près du sol. J’entrai dans ce métier, l’ai pratiqué durant toute ma vie jusque dans ses extrêmes, pour en revenir à la raison. J’ai vécu un état de nourrisseur des corps, comme ma première aspiration à nourrir les âmes : avec passion. La foi de ma jeunesse ? Oui je l’ai gardée, la renforçant souvent à la source. Ce lourd bagage, j’ai déjà commencé à le partager, confiant à de petits livres quelques acquis dans le métier, puis ma biographie, celle d’autres personnes de mon entourage… quoi de plus évident que décrire ce que l’on connaît. Ces ouvrages ont beaucoup plu. Simplicité du style ? Curiosité de connaître un homme d’aujourd’hui qui se veut toujours paysan au sens d’un état plus que d’un métier ?

Voici 5 ans, seul quelques jours dans la haute vallée du Verdon… Seul physiquement, pourquoi dans un instant de concentration intérieure, tout est entré en moi. Cette histoire de famille vivant ici, il y a près de deux siècles, au temps des draperies et des mulets ? Tout était si confus, si instantané, qu’il m’a fallu plusieurs mois pour en débrouiller l’écheveau, écrire un premier, puis un deuxième livre. Aurais-je inventé toutes ces vies ? Certes pas ! Je suis plus technicien que romancier. Avec le recul, il me semble que dans le court instant où j’arrive à faire le vide en moi, tous ces personnages s’y sont précipités, comme mes comptes dans ma clé U.S.B ! Ces deux livres m’ont valu un bon succès de librairie. Dois-je voir dans cette récompense une incitation à poursuivre, à communiquer ce qui reste dans mes bagages ?
C’était assez récent. Assis à mon bureau d’où je dirige encore la pépinière, occupé à sélectionner et compter des graines de légumes, l’une d’elles tombe au sol. Je la néglige souvent, eu égard aux milliers d’autres. Ce jour là, de mon doigt humide, je la reprends et me redresse. De ma fenêtre apparaît un spectacle assez fréquent : deux trainées blanches dans le ciel. Un gros avion, 100 personnes ou plus, assises, bientôt en Afrique… La graine est encore à mon doigt. Je relativise : où est le plus grand ? L’avion ? La graine ? Ce seul objet indispensable mais interdit à l’homme de fabrication ?

Sortie du sachet où elle sommeille depuis plusieurs années, voilà ma graine enfouie dans le terreau humide. Effrayée, elle lance un appel à l’aide. Un bataillon de serviteurs répond. Un bataillon ? Bien plus ! Des milliers, des millions, suivant le travail à faire. Tous commencent à la dévêtir de l’enveloppe protectrice qui l’entoure depuis sa naissance. Le travail peut durer 1 jour, 1 mois ou plus suivant la grosseur et la dureté de l’enveloppe. Le cœur mis à nu signe le départ du bataillon obéissant à l’ordre formel : ne pas toucher à la vie.

Voici que de ce minuscule point blanc, naît une racine, mystérieusement guidée vers le bas. Un appel est à nouveau émis, auquel répond un autre bataillon. Sa livrée n’est pas la même, sa fonction non plus. Ses nombreux laquais ont pour mission de cuisiner tout ce qui se trouve à leur portée et le servir à la racine. Celle-ci croît rapidement, peut atteindre des centaines de mètres, des kilomètres pour un arbre. Les serviteurs vont-ils s’épuiser à la tâche ? Bien au contraire, le travail leur plaît à ce point qu’ils se multiplient à l’infini… des milliards sous un seul de mes pieds ! Ainsi nourrie, la plante va donner ses fruits, nourrir les hommes et disparaître. Ses serviteurs ? Rapidement remplacés par d’autres détrousseurs de cadavres. Des gros, des petits, des invisibles vont transformer cette dépouille, encore végétale et vivante hier, en un état qui n’a plus rien de vivant : l’état minéral, stocké dans le sol, jusqu’à sa réutilisation pour de futures plantes. Cela est une métamorphose, un changement d’état, un mouvement perpétuel que l’homme ne sait pas faire, mais qui fait perdurer la vie à partir du végétal.

Monde précieux autant qu’invisible. Animal ? Végétal ? Par peur de le fâcher, les savants le classent dans l’Entre-deux. La plante n’est-elle que racine ? Sa vie aérienne, comme celle de l’homme, de l’animal, est due à un ensemble nommé aujourd’hui : Environnement.
Une énorme machine. Quatre roues gigantesques dont l’arrêt ou le ralentissement d’une seule signerait la fin du monde vivant, tant végétal, qu’animal. Ces quatre roues, appelons les plutôt : éléments vitaux, sont d’égale importance pour la vie. J’ai décrit le premier, c’est la terre, support par son humus de surface de la vie souterraine. Le deuxième élément est l’eau, autant indispensable aux travailleurs souterrains qu’au végétal lui-même pour circuler dans ses vaisseaux. L’air est le troisième élément vital. Utile, comme l’eau à la population du sol par son oxygène, autant que par son gaz carbonique, matière première captée par les feuilles, associée par la plante à la nourriture amenée par les racines, pour en faire l’aliment carboné indispensable à l’homme comme à l’animal. Enfin, quatrième élément vital, la lumière. Nous voilà dans l’énergie, captée par les feuilles pour permettre le parfait fonctionnement de l’ensemble.

Qu’y a-t-il eu, dès le départ, au centre de ces quatre éléments ? L’homme ? Pas du tout ! Le végétal, sans lequel l’homme ne peut pas vivre, alors que l’inverse a été possible durant des milliards d’années. Le végétal vit très bien sans l’homme. Il « s’auto suffit ». Bien plus tard – nous dit-on – est apparu l’animal, quand enfin tout a été assez correct, l’homme.
Si j’ai décrit le fonctionnement d’une plante dans ce qui est visible, je dois à des scientifiques la description de ses organes internes. Il en est de même de mon corps que je sais nourrir, mais ne peux bien connaître que par des planches anatomiques. Je ne sais donc rien de très précis sur ces sujets, pas plus que sur le fonctionnement interne de mon portable ou ordinateur. Cela ne m’empêche pas de vivre, d’autres que moi se sont spécialisés dans ces connaissances ou ces inventions, suppléant à mon ignorance.

L’homme, toujours assoiffé de connaissances, a développé plusieurs théories sur le début et la formation de la matière. La Vie ? Il la connaît de mieux en mieux. Son origine ? Il en est toujours aux hypothèses, excluant toutefois la spontanéité. Ce serait : des molécules diverses, en errance… se mêlant à d’autres dans une soupe primitive…pour former une première cellule… qui à sont tour… « Je veux bien ! a répondu récemment un généticien très connu, mais en cette cellule, comment est venu le noyau et cet ordre curieux de se diviser pour croître ? Il a bien fallu qu’un ordre soit donné ! »
Mon privilège d’inconnu est de ne pas risquer la moquerie médiatique. Complétant la pensée du généticien, j’ose le mot Création. Œuvre d’un homme surpuissant ? Nul homme ne crée, ne créera. Sa science lui permet seulement d’Inventer. L’arc, la charrue, l’avion… assemblant la matière et son intelligence. Le mot Créateur lui fait peur, lui rappelle sa propre impuissance. Le mot Dieu lui convient mieux, il ose même le parer de valeurs humaines, il sera suivant son humeur, suivant les cultes qu’il lui voue : justicier sévère ou indulgent, miséricordieux ou impitoyable, indifférent ou donneur d’ordres. Exigeant l’amour de l’autre ou la mort du frère différent. Pourtant, aucun croyant, quelque religion qu’il professe, ne nie la Création. Dans le meilleur des cas, il prononcera prudemment le mot Créateur, dans beaucoup de cas il l’éludera.

Mon vœu le plus cher, en terminant ce petit récit, c’est qu’il tombe dans toutes les mains, dans tous les cultes, qu’il accède à quelques degrés plus haut où il pourrait être sublimé par des mots plus savants afin qu’arrive enfin le jour où cesseront les querelles sur la forme des clochers grâce à l’unicité de la foi au nom du Créateur de la graine et de l’amour.

Un petit semeur

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